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Le voyage d’Erwan - Part 1



 C’est l’histoire d’Erwan, adolescent breton, qui rêvait de parcourir les océans, qui rêvait de mille et un voyages. Il n’avait jamais vu la mer et ne connaissait comme seul horizon que celui de la carrière de granit qu’exploitait laborieusement son père Jean. Sa mère, Marie, était morte en lui donnant le jour, laissant à son mari le soin d’élever le jeune Erwan comme il le pourrait. Jean avait beaucoup aimé sa femme, qu’il avait épousée alors qu’elle n’avait que 18 ans et lui déjà 33. Il avait longuement pleuré en regardant le visage pâle de Marie dont la vie s’était échappée sans faire de bruit et aussi en entendant pleurer le nouveau-né. Mais il s’était vite repris, rattrapé par les contraintes d’une vie difficile où chaque jour de travail ne garantissait pas forcément la nourriture, où le salaire touché ne correspondait pas souvent au travail effectué. 

La pauvreté, pour ne pas dire la misère, exclue tout luxe, y compris celui d’une tristesse trop longue, aussi s’était-il rapidement replongé dans son quotidien vital. Il n’avait jamais songé à se remarier, alors même qu’en ces temps-là personne ne trouvait rien à y redire quand il s’agissait d’un homme, la femme elle étant condamnée à boire sa solitude jusqu’à la lie. Il voyait bien pourtant l’avantage matériel qu’il en aurait retiré, mais il ne concevait pas de partager sa couche avec quelqu’un pour lequel il n’aurait pas de vrais et profonds sentiments comme il en avait éprouvés pour Marie. Et puis, comme cela se disait : « Il vaut mieux être seul que mal accompagné ». Le pauvre homme qui ne savait ni lire ni écrire et privilégiait la pensée à la parole, n’envisageait d’avenir pour son fils que le sien propre. Il n’avait sans doute jamais rêvé et en tout cas pas depuis le décès de son épouse, alors comment aurait-il pu s’imaginer qu’on puisse le faire. Il n’avait eu d’autre choix, mais aussi d’autre pensée, que de faire de son fils un tailleur de pierres, comme d’ailleurs son propre père avait fait avec lui. Ne transmet-on pas d’ailleurs mieux que ce que l’on connaît parfaitement ? Il apprenait le métier à Erwan en silence et cela suffisait bien, ils se passaient les outils de jour en jour, du point du jour à midi et de midi à minuit. Ils cognaient laissant s’écouler les ans, laissant fuir la vie sans prendre le temps d’y penser. 

Jean n’avait aucun autre objectif que de faire de son fils un maître en la matière, un artisan hors pair, espérant qu’il soit reconnu pour sa dextérité, au moins dans le canton, mais peut être pensait-il aussi au-delà. L’objectif de sa vie était finalement résumé ainsi : faire un homme de son fils ! En fait, ils s’éloignaient l’un de l’autre sans que le père ne s’en aperçoive. Mais si ! Jean voyait bien que son fils était de plus en plus absent, que son regard bien souvent traversait la pierre qu’il taillait, mais il faisait semblant de ne se rendre compte de rien. Il aurait voulu lui parler, mais il était de ceux qui pensent que les mots dénaturent les sentiments. Il était aussi de ceux qui pensent qu’à ne pas parler des choses, elles n’arrivent pas. C’est vrai que le silence peut étouffer les meilleures volontés, écraser les rêves, mais il peut aussi révéler les plus grandes ambitions, renforcer les convictions et faire espérer de plus grandes choses. Jean était souvent terrifié à l’idée de ne pouvoir jamais être celui qu’il aurait aimé et si heureux à l’idée de celui qu’Erwan allait devenir. Et puis non, il était terrifié à l’idée de celui qu’Erwan allait devenir, lui qui n’avait cessé de travailler à réduire la distance qui le séparait de son fils et qui ne cessait de s’agrandir. C’était égoïste, mais incontrôlable. Jean avait conscience que son fils n’était pas lui bien sûr et que ce qu’il souhaitait pour Erwan ne lui convenait pas forcément, mais on n’a jamais comme référence que sa propre histoire. C’est toujours elle qui nous guide dans nos choix et nos décisions, et malheureusement ce n’est pas toujours très heureux. Et puis, il avait une excuse, c’était l’amour incommensurable qu’il portait à son fils. 

C’était sans doute prétentieux, mais il y avait quelque chose de l’ordre du sacrifice dans sa relation à Erwan, dans sa façon de concevoir son rôle, ses responsabilités. Jean avait longtemps pensé que le sacrifice était pure générosité, alors qu’il est aussi égoïste et surtout paralysant, pas tellement pour soi, mais surtout pour l’autre qui se sent redevable. Or, quand on se sent redevable, on s’immobilise, on n’est plus complètement libre. Celui qui se sacrifie pour l’autre l’aliène au final. Que de sentiments contradictoires avaient envahi Jean toute sa vie, et l’envahissaient encore ! Il avait voulu voir grandir son fils, s’émanciper et parallèlement il l’avait contraint et freiné trop souvent. Un jour qu’Erwan battait du maillet sur un gros bloc de pierre informe, il en oublia sa main, fit jaillir le sang qui se répandit, s’infiltra dans les failles, fit éclater le bloc et dans le même temps le soleil à midi éclaira la scène pour figer dans les yeux du père l’intime et douloureuse conviction que le moment était venu, que son fils allait partir. Erwan, lui, se souvenait du plaisir qu’il avait éprouvé, à peine initié au métier de tailleur, à sentir la pierre brute qui palpitait sous sa main, cette main d’aveugle qui en mesurait chaque anfractuosité, chaque faille, jusqu’à se fondre en elle. Et aujourd’hui, cette pierre polie était le reflet omniprésent de sa propre conscience, la conscience d’une nouvelle mission. Cette conscience ne définissait pas précisément les contours de ce qu’il avait à entreprendre, mais ce dont il était sur c’est qu’il fallait partir. Ce voyage à entreprendre lui était nécessaire, vital, il en allait de sa survie. Il déposa l’outil, ôta son tablier, regarda son père et lui dit simplement : « Je reviendrai ». Le père, si avare de paroles d’ordinaire, regarda le fils et lui dit : « Souviens toi de l’essentiel de ce que j’ai essayé de t’apprendre : le respect de soi et des autres, la générosité et la fraternité, l’exigence et la tolérance, la justice et le pardon. Et quand tu seras seul, saches que c’est dans le silence et l’espérance que se trouve ta force ». C’est étonnant et merveilleux comme certains hommes savent aimer leurs enfants, au point de prendre le risque de les perdre en les laissant entreprendre leur propre chemin. Jean faisait bonne figure, mais son cœur se déchirait, sa gorge se nouait et les larmes inondaient ses grands yeux bleus. Les mains et les corps s’enlacèrent et bientôt Erwan ne fut plus qu’un point à l’horizon, à l’horizon de la carrière. Cela faisait déjà des mois qu’Erwan errait sur les docks en quête d’un appareillage ; il enviait tous ces marins, qui, bravant les femmes et la mort, s’embarquaient, hurlaient et s’éloignaient. 

Seulement voilà, il était bien jeune et surtout sans expérience. Il n’était pas non plus du pays, même s’il était breton. Il y avait un monde de la terre à la mer, même si la Bretagne savait si bien unir les deux et que des paysans s’étaient faits marins en nombre. Il sentait bien pourtant couler dans ses veines le sang des ancêtres qui avaient marqué l’histoire maritime de la Bretagne, des Vénètes de la côte sud avant Jésus Christ à Duguay- Trouin, en passant par le Duc Alain Barbetorte ou encore Jacques Cartier, sans oublier les illustres hommes d’État et bâtisseurs qui avaient tant donné à la Bretagne : Richelieu, Colbert,Vauban…. Un jour qu’il désespérait d’embarquer, un vieil homme au regard malicieux l’accosta et lui dit : « Petit, la mer ne te permettra de la chevaucher qu’à la condition que tu maîtrises la science des nœuds ». Dès cet instant, il se mit à apprendre, il en fit des nœuds pour se complaire, pour quelle raison, dans celui en huit, celui dont le vieux bosco à la retraite qui vivait de bar en bar, disait qu’il était le lacs d’amour. Son romantisme avait sans nul doute joué un rôle dans ce choix et le nom du nœud avait beaucoup compté. Il fit bientôt une telle excellence de son ouvrage que nul n’ignorait plus son existence à Brest et que le quai du nord fut appelé « le cordeau des marins » car tous les capitaines avaient cloué un nœud en 8 sur la proue de leur bateau. Le vieux capitaine Le Manabec, intrigué par ce jeune homme si déterminé, l’aborda un jour et lui dit : « N’occulte pas les constructions fondamentales pour te satisfaire de celles de châteaux en Espagne, ne crois pas revivre alors que tu ne fais que survivre, revivre n’est pas le problème, la seule question est de renaître ». Erwan fut ébloui par ces paroles, il se leva et suivit Le Manabec, comme on suit un maître. Il était désormais sur le pont, il était désormais un marin, il avait déjà tout oublié. À partir de ce jour, il sillonna les mers et les océans, du nord au sud et de l’ouest à l’est, quittant un finistère pour en découvrir un autre. Il fit commerce des métaux les plus divers, d’arbres exotiques et d’épices enivrantes ; mais au-delà de cette économie, il s’étourdit dans la connaissance des civilisations et des hommes. Durant de longues années, il chemina, puisant chez l’autre et en son sein propre toutes les richesses possibles sans en épargner une, si petite soit-elle. Il était persuadé que sans l’autre rien n’était possible ; il croyait en l’autre souvent plus qu’en Dieu, mais ça il le gardait pour lui ! Aucun travail ne fut indigne, aucune peine contournée, allant jusqu’à chercher le chemin dans ce qu’il aurait appelé autrefois l’inacceptable. Il n’hésita pas à repousser autant que possible les limites de la compréhension, à déchirer les voiles qui masquent la vérité, à aller au-delà du miroir. En l’an 1793 il fit la connaissance de Robert Surcouf, engagé en mer pour la première fois à 14 ans comme lui et devenu un marin intrépide, courageux, rusé, une légende, le roi des corsaires. 

Rencontré à bord du Navigateur il trouva l’homme fort agréable bien qu’autoritaire et sans concession. Il s’étonna des rumeurs de son appartenance à la Franc-maçonnerie et de la compatibilité avec la traite négrière au Mozambique, d’autant qu’on lui prêtait maintes qualités dont une grandeur d’âme sans pareil. Mais sans doute n’y connaissait-il rien ? Toujours est-il que leurs routes ne cessèrent de se croiser aux Seychelles, dans l’Océan indien ou en Manche beaucoup moins exotique, et qu’Erwan ne cessa de nourrir une grande admiration pour celui qui mourut en 1827 à Saint-Servan après avoir commandé tant de navires et gagné tant de batailles souvent avec des bateaux de moindre tonnage et bien moins armés. Erwan aussi côtoya cette traite des noirs qu’il reprochait à Robert. Il connut les calles remplies de nègres suant de chaud et de peur, offrant son propre corps à la morsure du fouet quand il croisa la route d’un contremaître trop zélé comme il y en avait trop d’ailleurs sur les navires à cette époque. La vie d’un homme comptait si peu, alors celle d’un noir dont certains disaient qu’on ne savait pas s’ils étaient vraiment des hommes, s’ils avaient une âme. Il fallait imaginer la souffrance de ces êtres humains entassés dans les soutes comme de la marchandise sur des milliers d’expéditions en l’espace de 200 ans jusqu’en 1830 dont environ 1700 pour la seule Bretagne et concernant la quasi-totalité des ports.

....  à suivre
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